jeudi, 26 janvier 2012

Inch'Allah l’égalité !

« Un féminisme non pas contre, mais avec l’Islam ». Cette formule de Christine Delphy (qui ajoutait : « Et pourquoi pas ? ») [1] peut résumer la démarche des femmes musulmanes, voilées ou non, qui, comme Ismahane Chouder ou Malika Latrèche, se retrouvent avec des « non-musulmanes » au sein du Collectif des féministes pour l’égalité. Dans une discussion à trois voix – extraite du recueil Les filles voilées parlent  – trois présidentes successives du collectif, Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Cecilia Baeza (« non-musulmane, mais souvent prise à partie comme ‘islamogauchiste’ ou comme ‘chienne de garde des voilées’ ») nous racontent les épisodes tantôt douloureux, tantôt cocasses, souvent les deux ensemble, qui ont accompagné l’improbable et pourtant nécessaire émergence de ce nouveau mouvement féministe. Nouveau parce que récent, et composé de femmes souvent jeunes, mais pas au sens d’une volonté de rupture : le collectif regroupe aussi des « anciennes » et même des « historiques » de la lutte des femmes, et il puise aux sources des grands combats féministes du passé… À commencer par un célèbre slogan : « Mon corps m’appartient ! ».

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Ismahane Chouder :

Tout a commencé aux réunions préparatoires de la « Marche des femmes 2004 », qui se sont tenues tous les mercredis soirs à la Bourse du Travail de Paris à partir de février. Il y avait des représentants de dizaines d’organisations féministes, des syndicats et des partis de gauche. Les réunions étaient dirigées par Maya Surduts et Suzy Rojtman du CNDF [2], et il s’agissait à la fois de définir le contenu des mots d’ordres et d’organiser la logistique : le trajet, l’ordre des cortèges, etc. Moi j’étais là avec d’autres copines du Collectif Une école pour tou-te-s) et quand nous sommes arrivées, il y avait moi et Sonia qui portions un voile, nous avons senti un grand froid dans la salle, et très vite les discussions se sont orientées vers le voile.

Le texte d’appel évoquait la loi sur le voile, qui était sur le point d’être votée, mais sans la soutenir ni la dénoncer. Il faut dire que les collectif

s féministes étaient très scindés : certaines étaient contre le voile et pour la loi, d’autres étaient contre la loi mais aussi contre le voile, et elles avaient donc du mal à s’engager contre cette loi, et les organisations clairement engagées contre la loi étaient nettement minoritaires. Du coup, le texte commun était un compromis, ce qui fait que même s’il ne soutenait pas la loi, il allait dans le sens de la stigmatisation du voile, en le liant à des violences faites aux femmes, en précisant : « quel que soit le sens que lui donne celles qui le portent » ! Et pour moi qui porte le voile, me voir renvoyée du côté de ces violences n’était pas acceptable !

J’ai voulu parler, mais Maya Surduts m’a tout de suite coupé la parole en disant que j’avais assez parlé, alors que je venais seulement de commencer ! Je lui ai répondu qu’elle avait un comportement de phallocrate, ce qu’elle n’a évidemment pas apprécié ! Quelqu’un, je ne sais plus qui, a même dit qu’il était hors de question que des femmes voilées défilent à la Journée des femmes. Nous nous sommes dit : mais alors nous ne sommes pas des femmes ? Nous sommes quoi ? Il y a heureusement eu une militante des Panthères Roses qui a dit qu’on devait nous laisser la parole, qu’il était hors de question d’interdire à quelque femme que ce so

it de participer à la manifestation, et que si on nous sortait du cortège, elles sortiraient avec nous.

Finalement, nous n’avons pas voulu signer le texte commun, et nous avons défilé avec notre propre tract, qui reprenait toutes les revendications du texte commun, mais avec un passage en plus contre la stigmatisation des femmes voilées et contre la loi anti-foulard, en disant que c’est une loi sexiste, qui prive des filles d’éducation.

Le jour de la manifestation, nous avons eu de grosses difficultés à nous insérer dans le cortège : nous avons dû faire face à des insultes, des bousculades, et même des tentatives de coups physiques. Il y avait des hommes qui nous bousculaient pour nous empêcher de rentrer dans le cortège, et des femmes qui nous insultaient :

« Vous n’avez rien à faire ici »

« C’est une honte ! »

« Rentrez chez vous »

« Retournez en Arabie, en Iran, en Afghanistan ».

Nous avons eu aussi un « comité d’accueil » particulièrement violent à l’arrivée de la manifestation Place de la Nation, sous les huées, les menaces, et même des crachats ! Tout cela de la part d’autres manifestants ! Ils ont même stigmatisé le « service d’ordre » qu’on avait constitué pour la manif, comme tous les autres services d’ordre d’ailleurs : comme il y avait des hommes, ils se sont retrouvés stigmatisés dans la presse ou dans les groupes milit

ants adverses comme des « barbus » encadrant leurs femmes. Alors qu’il y avait des musulmans et des non-musulmans, des hommes et des femmes, et que surtout, beaucoup d’autres cortèges dans cette manif avaient eux aussi un « service d’ordre » masculin. À commencer par ceux qui nous ont fait barrage !

Par Cécilia Baeza, Ismahane Chouder, Malika Latrèche, 7 mars, Alterinfo.net

mardi, 24 janvier 2012

L'internet libre menacé

Le 18 janvier, pour la première fois depuis sa création il y a onze ans, le site américain de Wikipédia a fermé pour vingt-quatre heures. Les visiteurs découvrent alors un texte sur fond gris, sobre et inquiétant : "Imaginez un monde sans libre savoir... Aujourd'hui, le Congrès des Etats-Unis envisage de passer une loi qui porterait un coup mortel à l'Internet libre et ouvert."censure-usa.jpg

Les responsables de l'encyclopédie en ligne protestent ainsi contre deux projets de loi qui durcissent la répression contre le chargement illégal d'oeuvres protégées par copyright : PIPA (Protect Intellectual Property Act), introduit au Sénat en mai 2011, et SOPA (Stop Online Piracy Act), déposé devant la Chambre des représentants en octobre.

Selon Wikipédia, ces lois rédigées pour défendre les seuls intérêts des majors de la musique et du cinéma, prévoient un ensemble de mesures qui mettraient en danger la liberté d'expression et le libre partage des connaissances, violeraient la vie privée des internautes et perturberaient le fonctionnement du réseau.

Au-delà de Wikipédia, la mobilisation du 18 janvier s'avère massive. Le site de petites annonces Craigslist exhorte ses visiteurs à contacter leurs élus pour exprimer leur opposition aux projets de loi. De nombreux sites d'information affichent des textes noircis ou rayés, comme s'ils avaient été censurés. Google remplace son logo multicolore par un rectangle noir, en signe de deuil. Yahoo!, eBay, Amazon, PayPal, Expedia expriment leur solidarité à travers leur association professionnelle, NetCoalition.

Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, est le plus direct : "Le monde d'aujourd'hui a besoin de leaders politiques qui soient pro-Internet." Des milliers de petits sites personnels ferment pour quelques heures ou publient les affiches et les proclamations, souvent outrancières, protestant contre la menace de censure. La pétition anti-SOPA mise en ligne par Google reçoit 4,5 millions de signatures en une journée. Le collectif de hackers Anonymous menace de lancer des attaques de représailles sur des dizaines de cibles, si ces lois étaient votées.

Pourtant, quelques semaines plus tôt, la victoire des partisans de PIPA et SOPA semblait assurée. Dès le début de l'année 2011, les associations professionnelles du cinéma, de la télévision et de la musique ont monté, à grands frais, une vaste opération de relations publiques et de lobbying sur un argument patriotique : le pillage de la production culturelle nationale par les pirates du monde entier aggrave le chômage et le déficit de la balance commerciale. Les majors avaient obtenu le soutien des chambres de commerce, d'une myriade d'associations professionnelles et même de responsables syndicaux.

En avril, la Motion Picture Association of America (MPAA), représentant l'industrie du cinéma, s'était choisi un nouveau patron : Chris Dodd, ancien sénateur démocrate du Connecticut, très bien introduit à Washington. Malgré la guerre sans merci qui fait rage au Congrès entre républicains et démocrates, Chris Dodd avait réussi l'exploit de réunir des élus des deux partis, et de les faire travailler ensemble à la préparation des projets de loi, dans un esprit d'union sacrée. SOPA a été introduit par le républicain Lamar Smith, un Texan très conservateur, avec la collaboration de trente élus, dont la présidente du comité national du parti démocrate, Debbie Wasserman Schultz. Au Sénat, PIPA a été adoptée à l'unanimité par la commission judiciaire sénatoriale. Et le président Obama avait fait savoir qu'il ne s'opposerait pas à leur mise en oeuvre.

Résultat : PIPA et SOPA proposent un arsenal de mesures visant à éradiquer le piratage, sans se soucier des dommages collatéraux ni de la souveraineté des pays étrangers. Si ces lois étaient votées, le ministère américain de la justice pourrait dresser des listes noires de sites jugés illicites, et ordonner aux fournisseurs d'accès d'empêcher leurs abonnés de s'y connecter par tous les moyens, y compris la surveillance des communications.

Les détenteurs de copyright pourraient exiger que des mesures préventives soient prises contre un site sur simple dénonciation. En revanche, si un prestataire trop zélé sanctionnait par erreur un site "innocent", il bénéficierait d'une immunité complète. Les compagnies de cartes de crédit devraient bloquer les transactions financières vers les sites visés, et les agences publicitaires interrompre tout commerce avec eux. De même, les moteurs de recherche devraient les faire disparaître de leurs pages de résultats.

PIPA et SOPA interdiraient en fait toute publication de liens menant vers un site visé par la justice américaine. Pour les réseaux sociaux, dont le contenu est fourni par les utilisateurs, cette obligation représenterait un travail sans fin de surveillance et de tri. Enfin, les serveurs de noms de domaine (DNS) qui gèrent le système des adresses Internet au niveau mondial devraient désactiver les adresses des sites sur liste noire - une mesure technique complexe, rarement utilisée.

La réaction de la Silicon Valley ne se fait pas attendre. En mai, Eric Schmidt, l'un des patrons de Google, qui possède son propre serveur de DNS, lance l'offensive contre PIPA : "Si une loi oblige les serveurs DNS à faire quelque chose que nous désapprouvons (...), et même si le président des Etats-Unis la signe, nous continuerons à la combattre." Il compare PIPA aux systèmes mis en place par les gouvernements dictatoriaux : "Un autre pays va pouvoir dire : je n'aime pas la libre parole, alors je vais couper tel ou tel DNS, et ce pays serait la Chine." Par ailleurs, il répète régulièrement que le déréférencement des sites serait un non-sens, car cela reviendrait à "criminaliser la création de liens, structure fondamentale de l'Internet".

Au cours de l'été, les associations de défense des libertés sur Internet entrent en lice. La puissante Electronic Frontier Foundation, basée à San Francisco, prend la tête du combat contre PIPA et SOPA, au nom de la liberté d'expression et de la lutte contre la surveillance des citoyens. En août, un groupe d'activistes du Massachusetts crée le site Sopastrike.com ("grève contre SOPA").

Pour tester leur force, les militants lancent un mot d'ordre de boycottage contre la société Go Daddy, le plus grand hébergeur et gestionnaire de noms de domaine des Etats-Unis, qui soutenait à fond PIPA et SOPA. Afin de donner l'exemple, Wikipédia résilie son contrat avec Go Daddy, qui était l'un de ses prestataires. En quelques jours, plus de 23 000 clients de Go Daddy en font autant. En pleine panique, les dirigeants de la société annoncent qu'ils ont changé d'avis sur SOPA, et le boycottage est levé.

Une autre attaque dévastatrice a lieu en décembre. Vint Cerf, l'un des "pères fondateurs" de l'Internet, et quatre-vingt-deux informaticiens de renom publient une lettre ouverte expliquant que la mise en oeuvre de PIPA et SOPA provoquerait une fragmentation du système d'adressage et une cascade de pannes et de failles de sécurité. Ils sont particulièrement remontés contre une clause qui sanctionnerait tout ingénieur coupable de créer des logiciels non conformes aux nouvelles normes en matière de censure, ou pouvant servir à contourner le blocage d'un site. Selon les pétitionnaires, cette mesure créerait un "climat de peur et d'incertitude" très dommageable à l'innovation. En conclusion, ils lancent un avertissement solennel : "Si les Etats-Unis se mettent à exploiter leur position centrale sur le réseau pour imposer une censure servant leurs intérêts politiques et économiques, les conséquences seront considérables et destructrices."

Avec le Nouvel An, le vent commence à tourner. Le 14 janvier 2012, la Maison Blanche opère un revirement spectaculaire. Tout en réaffirmant l'importance de la lutte contre le piratage, le président Obama fait savoir qu'il ne signera pas une loi encourageant la censure, compromettant la sécurité du Net ou perturbant son infrastructure. Quatre jours plus tard, le succès de la journée de protestation provoque une série de défections spectaculaires dans le camp des politiciens "pro-SOPA". Une trentaine d'élus publient des communiqués alambiqués pour expliquer que les textes doivent être abandonnés, ou retravaillés jusqu'à ce qu'un consensus se dégage.

Les majors tentent un baroud d'honneur en lançant une campagne publicitaire vantant les mérites de leur projet et en menaçant de ne plus financer la campagne pour la réélection de Barack Obama. Coïncidence ? Le 19 janvier, la justice américaine lance une vaste opération contre le site pirate Megaupload, enregistré à Hongkong, propriété d'un homme d'affaires allemand vivant en Nouvelle-Zélande. Ses responsables sont arrêtés dans plusieurs pays et ses adresses Internet désactivées. Les majors sont débarrassées d'un ennemi, mais a contrario le succès de l'opération montre que les lois actuelles sont suffisantes pour réprimer les pirates à vocation strictement lucrative comme Megaupload.

Dès le 20 janvier, Harry Reid, chef du groupe démocrate au Sénat, et Lamar Smith, rapporteur de SOPA, annoncent que les votes sur les deux projets sont ajournés et appellent à l'ouverture de négociations avec les professionnels de l'Internet.

La guerre ne fait que commencer, mais la Silicon Valley, les geeks libertaires et les blogueurs de l'Amérique profonde ont remporté une victoire politique mémorable sur la "vieille économie" d'Hollywood et des médias classiques. NetCoalition résume l'événement en une phrase : "L'Internet s'est mobilisé, comme seul l'Internet peut le faire." Devant la presse américaine, Chris Dodd, le patron de la MPAA, reconnaît qu'en quarante ans de carrière, il n'avait jamais vu Washington opérer une volte-face aussi soudaine : "C'est une ère nouvelle. Attendez-vous à tout."

Yves Eudes, Le Monde, 24.01.12

samedi, 21 janvier 2012

Non à l'exclusion des femmes musulmanes de la société

Le projet de loi que vient d’adopter le Sénat, majoritairement à gauche, visant à interdire aux femmes musulmanes portant un foulard l’accès à la profession d’assistante maternelle, y compris à domicile, est indigne. Il rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, quand il s’agissait de proscrire les Juifs de certaines professions ou de faire des colonisés des sujets asservis et privés de droits.

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Alors que la loi sur la laïcité de 1905 et la Déclaration universelle des droits de l’homme garantissent la libre expression, y compris dans l’espace public, des convictions religieuses, ce projet de loi s’inscrit dans une logique d’exclusion des Musulmans et, plus particulièrement des Musulmanes.

La liste commence en effet à être longue des mesures d’exception prises contre les femmes musulmanes : loi de 2004 qui lance la chasse aux jeunes filles portant un foulard (ou un bandana, un turban, une casquette) et/ou une robe jugée trop longue dans les collèges et les lycées ; loi d’interdiction du port du voile intégral dans les espaces publics ; résolution votée par l’UMP en 2011 réclamant l’extension du principe de neutralité, et donc notamment l’interdiction du port du foulard, à tout collaborateur du service public, à l’ensemble des structures privées des secteurs social, médico-social et de la petite enfance et estimant souhaitable la possibilité, pour toute entreprise, d’encadrer les pratiques et tenues « susceptibles de nuire à un vivre ensemble harmonieux » ; volonté d’exclusion des mamans portant un foulard de l’accompagnement des sorties scolaires, avec à la clé des enfants bouleversés, ne comprenant pas pourquoi leurs mères se voient interdire de telles sorties ; maires refusant de procéder à un mariage si la future mariée persiste à garder son foulard…

Sous couvert de laïcité et de défense des droits des femmes, ces mesures reviennent de fait à barrer aux femmes portant un foulard la possibilité de toute expression dans la société, à les reléguer dans la sphère privée, hors de la vie commune. A chaque fois, c’est bien l’Islam qui est visé. A aucun moment en effet, les gouvernements qui se sont succédés n’ont vraiment songé à révoquer le statut religieux particulier de l’Alsace-Moselle, à interdire l’accès aux prisons aux religieuses, à remettre en cause le financement des établissements catholiques ou à interdire le port d’une croix ou de la kippa sur les lieux de travail.

Pour l’UJFP, l’islamophobie, ça suffit. Nous nous élevons de toutes nos forces contre toutes les lois et mesures aux relents coloniaux et racistes qui, au mépris du vivre ensemble, stigmatisent et discriminent une partie de la population et visent à faire de certains de nos concitoyens des citoyens de seconde zone, soumis à des lois spécifiques, revenant ainsi au traitement séparé des populations cher aux nostalgiques des colonies.

Bureau national de l’UJFP le 20-01-2012

lundi, 16 janvier 2012

Calvin. Au-delà des légendes

Calvin, un des personnages les plus connus de l'histoire. Le second père de la Réforme protestante, après Luther. Un homme qui libéra la chrétienté du joug de Rome, mais un homme austère, dur, qui s'imposa comme le " pape de Genève ". Autant de clichés qui montrent que, si Calvin est très connu, il reste aussi très mal connu. Il faut aller au-delà des légendes. C'est le but de ce grand livre, qui utilise toutes les sources disponibles et se fonde sur l'ensemble des écrits de Calvin, notamment sa correspondance et ses sermons, au lieu de se restreindre, comme c'est souvent le cas, à ses oeuvres théologiques. Yves Krumenacker dresse le portrait d'un homme timide, angoissé, qui trouve son salut en Dieu. Il replace l'homme dans son époque troublée, au coeur des conflits religieux, politiques et sociaux. A l'heure où le pouvoir urbain décline face aux monarchies, Calvin parvient à faire de Genève une ville qui continue à compter ; soucieux de n'être que la voix de Dieu, il met en place une nouvelle confession chrétienne qui, malgré des transformations, existe toujours aujourd'hui.

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La Renaissance n’est pas seulement cette époque optimiste et humaniste que vantent les manuels scolaires, mais tout autant une étape ambiguë, riche et polymorphe, dans la marche vers la « modernité » de l’Occident. Elle a produit de grands intellectuels, des découvreurs, des inventeurs, mais aussi des « fous de Dieu » et des égorgeurs au nom de Dieu et de la vraie foi par un processus complexe dont il est difficile d’isoler les différentes composantes.

Jean Calvin est un des hommes-clés de cette dynamique qui a transformé les sociétés occidentales, et incarne en sa personne de réformateur anxieux et déterminé les passions et les pulsions d’une époque « pleine de bruit et de fureur ». On vient de commémorer le cinquième centenaire de la naissance (1509) de celui qui fut, avec Luther et Zwingli, un des « pères fondateurs » du protestantisme, réformant Genève et inspirant une branche entière de la religion « huguenote ».

Ce nouvel ouvrage d’Yves Krumenacker, spécialiste de l’histoire des protestantismes, intéressera tout lecteur qui, même peu au fait des subtilités théologiques, voudrait mieux connaître un homme d’exception, saisi en interaction avec son époque. Avec un souci constant de clarté et d’intelligibilité, Yves Krumenacker en brosse un portrait profond et nuancé, et s’efforce d’en approcher au plus près la vérité, tout en restant humble par rapport à l’« illusion biographique ».

Le recours à des sources abondantes et variées, et d’abord celles de Calvin lui-même (écrits théologiques et polémiques, sermons), permet d’appréhender le réformateur dans ses préoccupations intimes et son activité quotidienne de prédicateur (voire de prophète) qui vit une expérience humaine inhabituelle, la fondation d’une communauté d’élus. L’auteur ne cesse de dialoguer avec ses prédécesseurs, pour marquer sa différence mais aussi reconnaître ses dettes. Il n’impose aucune solution à son lecteur et nous livre un portrait ouvert sinon contradictoire de Calvin. On essaiera de donner ici un aperçu des aspects qui nous ont paru les plus intéressants dans ce livre riche et documenté.

Tout d’abord, Yves Krumenacker décrit le milieu qui a façonné Jean Calvin. Celui-ci naît à Noyon dans une famille de légistes en pleine ascension sociale, au coeur du « monde plein » dense et actif, où une Eglise en crise affronte un virulent « anticléricalisme croyant ». Le sentiment religieux se transforme lentement. La question du salut angoisse plus que jamais les chrétiens alors que les liens communautaires tendent à se défaire, plaçant l’individu seul face à un Dieu sévère. L’approfondissement de la confession suscite une « religion du scrupule ». On accumule les indulgences, les messes, pour arracher le salut par les œuvres, dans le cadre d’une « piété de prestation » grâce à laquelle le Père farouche se laisserait fléchir. Chacun doit assurer son salut individuel, quitte à se livrer à une comptabilité angoissée d’années de purgatoire, dans un monde voué au mal et au péché. Mais comment concilier cette piété avec l’absolue liberté de Dieu, affirmée par les théologiens ? En ce cas, le salut ne saurait dépendre que de la grâce divine : il y a là une « dissonance cognitive » majeure, entre des propositions inconciliables, qui exaspère l’angoisse de salut et produit la Réforme.

L’auteur s’inscrit donc, avec des nuances, dans le courant historiographique qui souligne la puissance de « désangoissement » des nouvelles religiosités des xve et xvie siècles (devotio moderna, réformes protestantes et catholique). L’anxiété à propos de la vie future semble réelle dans le cas de Calvin, privé tôt de sa mère. Yves Krumenacker décrit un jeune homme introverti et anxieux, peut-être en quête d’un père de substitution. Sa prime formation, à Noyon, se fait sous l’égide de la devotio moderna qui met l’accent sur la sanctification personnelle par la prière, la méditation et l’ascèse. Puis Jean Calvin fréquente, à Paris, le collège de Montaigu, où le redoutable Jean Standonck impose une règle terriblement austère, mortifiant le corps au risque de ruiner la santé (dont celle de Calvin). Là, Calvin subit l’influence du philosophe nominaliste John Mair, qui insiste sur la liberté absolue de Dieu et le salut par la seule grâce divine : cet enseignement a dû semer le doute chez le jeune Calvin qui semble se destiner à la prêtrise. De plus, le père et le frère entrent en conflit avec le clergé local, ce qui mène le second à l’excommunication : cela a peut-être alimenté l’aversion de Calvin pour l’église romaine.

Puis Calvin étudie le droit, sans doute par stratégie familiale, pour acquérir des charges d’officier et viser la noblesse. Cette double formation, théologique puis juridique, explique le souci de clarté et la précision des raisonnements qui marquent ses écrits. Yves Krumenacker montre que sa solide formation humaniste a structuré et nourri une pensée brillante, mais a pu aussi renforcer l’anxiété latente : le contact avec la pluralité des formes de pensée, notamment antiques, a pu dérouter une âme inquiète et lui faire craindre de s’éloigner de la parole de Dieu.

Par sa formation, ses fréquentations, le jeune Calvin se situe dans le sillage de l’« humanisme évangélique », courant qui s’efforce de rénover l’église de l’intérieur. La « rupture » avec Rome (et non la « conversion », puisqu’il ne s’agit pas de changer de foi) se produirait vers 1534-1535, quand l’affaire des placards provoque une répression brève mais brutale. Les différents lieux d’exil sont les étapes d’une maturation rapide : Angoulême, Ferrare, Bâle, Genève, Strasbourg. Dès 1536, Calvin publie la première version de son maître ouvrage, « L’Institution de la Religion chrétienne », dans lequel il affirme d’emblée sa pensée christocentrique : la Parole se donne à entendre et à vivre dans la personne du Christ. Sa stature intellectuelle et religieuse le conduit à participer à la réformation de Genève : le premier séjour (1536-1538) est un échec fécond. à Strasbourg (1538-1541), « Calvin devient Calvin » : prenant conscience de sa « mission », il élabore sa propre dogmatique, troisième voie entre Luther et Zwingli (2e version de l’Institution, enrichie en 1539). Calvin participe à différents colloques qui tâchent de réconcilier « romains » et « protestants ». Leurs échecs renforcent sa conviction qu’on ne pourra réformer l’église : il revient alors à Genève pour y exercer un magistère moral et religieux et construire une communauté d’élus, pratiquant la vraie foi.

Il lui faut d’abord purifier les mœurs et transformer les comportements. Le consistoire fait office de tribunal des mœurs et lutte contre la « paillardise », et les divertissements. Il faut aussi former et arracher les Genevois à leur « habitus catholique ». Yves Krumenacker décrit avec minutie l’effort d’endoctrinement et de mise sous surveillance de la population. Le consistoire contrôle l’assistance au sermon, le conseil censure et brûle les livres corrupteurs. L’excommunication, accompagnée de réprimandes, doit remettre les brebis égarées dans le droit chemin. Calvin crée ou réforme divers instituts d’enseignement aussi bien pour éduquer (dresser ?) la population que former les futurs pasteurs. Le souci d’encadrement conduit, en 1550, à instaurer une visite annuelle de chaque maison pour contrôler la moralité et la foi de ses habitants. De 6 à 7 % de la population auraient été convoqués chaque année devant le consistoire, et 300 personnes auraient été excommuniées (sur 20 000 Genevois).

Puis Yves Krumenacker décrit les luttes pour le pouvoir entre partisans et adversaires de Calvin. Le récit des diverses péripéties est parfois un peu fastidieux, mais il met bien en relief les efforts de Calvin pour éliminer toute déviance doctrinale, au nom de la Parole qui l’habite, et affirmer son pouvoir disciplinaire. Il ne s’agirait pas d’instaurer une théocratie, Calvin distingue au contraire ce qui relève de l’église et de l’état : chacun sa place au sein d’un ordre voulu par Dieu. L’état fait régner l’ordre, qui permet aux pasteurs de dispenser la Parole. Cependant, le consistoire contrôle la morale et la vie spirituelle de tous, y compris les autorités. La lutte débouche sur la victoire des calvinistes, au prix d’une répression féroce, et une forme de prééminence du consistoire sur le pouvoir municipal, sensible quand est instauré le « grabeau », en 1557, examen de conscience public auquel doivent se soumettre les membres du conseil.

Autre combat : défendre et répandre la vraie foi. Les ennemis sont nombreux, que Yves Krumenacker détaille avec gourmandise : les catholiques romains, indécrottables, les sorciers, qu’on tenaille et brûle sans pitié ; les « nicodémites » qui adhèrent à la vraie foi sans oser rompre avec la religion traditionnelle ; les « libertins spirituels » qui, inspirés par l’Esprit, rejettent la Loi et l’ordre social ; les « moyenneurs » qui cherchent à réconcilier catholiques et protestants ; les « anabaptistes », cette « aile gauche de la Réforme », qui montrent de dangereuses tendances « anarchistes », alors que le traumatisme de la « guerre des paysans » reste vivace. L’auteur décrit un Calvin intolérant, obsédé par la souillure, refusant tout compromis qui pourrait altérer la pureté de la foi. Dévoué à l’ordre établi par Dieu, il montre une aversion pathologique pour le mélange et l’indistinction. Cet angoissé ne se nourrit que de certitudes et se montre implacable lors de la célèbre « affaire » Servet : ce dernier, qui remet en question la double nature, divine et humaine, du Christ, est exécuté après une féroce polémique (1553).

Parallèlement, les efforts de Calvin pour unir les différents courants de la Réforme échouent face à l’hostilité des luthériens radicaux. Cependant les conceptions calviniennes se diffusent.

Il est vrai que Calvin montre un redoutable talent de polémiste. « Il faut donc crier à haute voix » (Institution, III, V, 6), disqualifier l’ennemi, marteler la vérité. Cette « parole de combat » vise à démasquer des hommes pécheurs et hypocrites, et diabolise ou animalise l’adversaire, faisant du pape un « singe accoutré en demoiselle ». Dans cette vision manichéenne, les hommes privés de la grâce sont ravalés au rang de bêtes. Grand orateur, Calvin sait adapter sa rhétorique au public visé, populaire ou lettré, et donner à entendre la Parole dans un langage accessible. Son activité impressionne : une centaine de livres, plusieurs milliers de sermons (3 000 ?), des milliers de lettres, sans compter les réunions, débats et controverses. Or cet homme inlassable, bien que de santé fragile, souvent malade, est mort à cinquante-cinq ans.Son grand œuvre reste L’Institution de la Religion chrétienne, matrice de la pensée calvinienne.

Frappe d’abord l’obsession du péché originel et de la corruption de l’homme, qui dépend donc entièrement de la grâce divine pour son salut. La conception de la transcendance est radicale : Dieu est un souverain absolu et lointain, qui damne ou élit selon son « bon plaisir ». Selon la théorie calvinienne de la prédestination (que Calvin radicalise au fur et à mesure des controverses, avant que les épigones comme Théodore de Bèze dans sa Tabula Praedestinationati de 1570 ne lui donnent toute sa rigidité), l’élection a eu lieu dès avant la Création, donc avant la Chute : cette position radicale souligne l’abîme qui existe entre la divinité et ses créatures. Sole Deo Gloria, de toute éternité. Mais ce Dieu lointain et mystérieux vient à notre rencontre. D’abord, dans l’écriture. Sola Scriptura, proclame Calvin : les textes saints nous donnent accès au divin et à sa Loi. Ensuite, en la personne du Christ rédempteur dont l’incarnation a vaincu la mort. Calvin place toute sa confiance en le Sauveur venu racheter les péchés du monde : la foi ressentie par le fidèle, don gratuit de Dieu, est le signe de la grâce et la promesse du salut ; elle seule sauve, et non les œuvres. Obéir à la Loi élève l’âme vers la Divinité et enseigne la soumission au Seigneur. Le fidèle doit renoncer à lui-même et accepter patiemment les vicissitudes de l’existence terrestre. Cependant, Yves Krumenacker nuance l’image d’un Calvin parangon d’une austérité extrême. De fait, le réformateur prône une « juste mesure » dans le mode de vie. Tel Luther, il exalte la vocation de chacun (le Beruf luthérien), dans un ordre voulu par Dieu, où chacun doit rester à sa place. La miséricorde divine ne s’étend qu’aux membres de l’église, qui dispense la Parole et les sacrements. Les sermons révèlent un Calvin soucieux de désangoisser les fidèles en évoquant un Dieu qui protège et élit. Selon Krumenacker, il y a deux hommes en Calvin, produit à la fois de la Renaissance humaniste et de l’exigence réformatrice : un théoricien rigoureux et implacable, mais aussi un humaniste impénitent, qui semble garder confiance dans les capacités de la nature humaine.

L’auteur interroge ensuite le rapport de Calvin à la « modernité ». Tout un courant plus ou moins hagiographique lui attribue un rôle décisif dans l’élaboration de notre civilisation « moderne ». Suivant Denis Crouzet, Krumenacker souligne le danger d’un « anachronisme déterministe » qui confondrait antériorité et causalité. Calvin ne saurait être qualifié de « moderne », d’abord parce que sa pensée reste « totalement religieuse ». L’auteur examine cependant les « potentialités » de son message, qui auraient été mises en œuvre par la suite.

Tout d’abord, la réforme calvinienne a-t-elle promu l’individualisme ? Yves Krumenacker souligne qu’à Genève l’individu subit surtout discipline et surveillance, et rappelle que Denis Crouzet évoque au contraire un individu « désindividualisé, désapproprié ». De fait, ce sont les nouveaux comportements religieux dans leur ensemble, catholiques comme protestants, qui ont pu jouer, en approfondissant le regard sur soi, par la pratique de l’autocritique devant les autorités ou la confession plus fréquente. De même, Calvin a-t-il favorisé la liberté de conscience ? Là encore il faut nuancer : Calvin a combattu les courants les plus rationalistes de la Réforme, car pour lui l’écriture a un sens univoque et évident, et l’affaire Servet démontre amplement qu’il n’y a guère de « tolérance » ni de « liberté de pensée » dans la Genève calvinienne. Krumenacker s’attaque aux discours apologétiques et anachroniques qui décèlent dans le xvie siècle les racines du protestantisme libéral du xxe. Il montre que les calvinistes pouvaient se montrer aussi intolérants que leurs ennemis : persécutés, confrontés malgré eux à la pluralité religieuse, ils n’auraient fini par revendiquer la tolérance que sous la pression des circonstances.

Par contre, la pensée de Calvin aurait effectivement contribué au processus de sécularisation, en séparant avec rigueur les domaines du profane et du sacré. En effet, la raison humaine est efficiente pour tout ce qui ne concerne pas le salut et le divin. Le savoir scientifique peut se développer indépendamment de toute sanction théologique, puisque la divinité est lointaine, du fait de sa transcendance absolue. Il n’y a plus de présence de Dieu sur terre depuis l’Ascension, pas même durant la messe (Calvin revendique une « présence spirituelle » du Christ dans l’âme des fidèles, au lieu du dogme catholique de la « présence réelle » lors de la communion) : on peut donc explorer, voire exploiter, un monde désacralisé, désenchanté.

En ce qui concerne le lien supposé entre protestantisme et capitalisme, l’auteur se montre sceptique : l’idéal économique de Calvin est plus celui d’une juste répartition des richesses et du secours aux pauvres que l’exaltation du profit, ce qui en ferait un précurseur du « christianisme social ». Néanmoins, Calvin légitime le prêt, pourvu que l’on fasse fructifier l’argent prêté.

Par contre, Calvin s’inscrit pleinement dans le processus de disciplinarisation mis en œuvre aussi bien par les églises que les états à l’époque moderne (emprise croissante des pouvoirs sur les populations, contrôle des croyances et des mœurs). Sa Genève est une communauté d’élus normés, surveillés et admonestés. La nature humaine étant corrompue, il faut un état, et Calvin prescrit l’obéissance au « prince », « lieutenant de Dieu ». La révolte n’est légitime que si celui-ci se comporte comme un tyran et méprise la loi divine, à condition qu’elle n’implique pas les masses, dont Calvin a peur depuis la « guerre des paysans » et les convulsions anabaptistes. Le gouvernement doit être oligarchique ou aristocratique.

Pour terminer, Yves Krumenacker brosse un rapide tableau du « calvinisme » après Calvin. Il en ressort deux grandes périodes. Dans un premier temps, les successeurs simplifient et rigidifient la doctrine qui devient dogme ; les hagiographies exaltent un homme intègre et austère. Dans un deuxième temps, Krumenacker constate un surprenant « effacement de Calvin » comme référence, à partir du xviie siècle, puisque ses œuvres se raréfient dans les bibliothèques. Les différents « réveils » ne reviennent guère à Calvin, trop rationnel, car ils véhiculent une piété émotive, voire effervescente. La « redécouverte » se produit au xxe siècle, grâce à l’édition scientifique de ses œuvres, notamment des sermons, et au recours à l’anthropologie historique. De nombreuses études ont entrepris de comprendre cette figure complexe. L’ouvrage de Yves Krumenacker est un jalon important dans cet effort entrepris pour déterminer le rôle de Calvin dans le changement de civilisation. Nous pouvons aussi méditer sur l’homme que fut Calvin : anxieux et scrupuleux, il n’a trouvé la paix qu’en se « désappropriant » de lui-même. L’angoisse du salut a laissé la place à la certitude radieuse de l’élection. L’orphelin introverti a été envahi par la Parole impérieuse et bienfaisante et s’est voué corps et âme à une communauté qui l’enveloppait et le protégeait du monde immonde saturé de péchés.

Frank Noulin , « Yves Krumenacker, Calvin. Au-delà des légendes », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique [En ligne] , 114 | 2011

samedi, 14 janvier 2012

L'influence occidentale dans les changements vestimentaires iraniens aux époques safavide, qâdjâre et pahlavie

Arefeh Hedjazi, La Revue de Téhéran - N° 73, décembre 2011

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Le prince héritier ’Abbas Mirzâ, période précédant l’occidentalisation des vêtements iraniens

Les changements vestimentaires, ou plus exactement l’occidentalisation vestimentaire en Iran, ne commencent pas vraiment avec l’établissement des relations avec l’Occident, mais plutôt avec l’affaiblissement général du pouvoir royal (d’abord safavide, ensuite et surtout qâdjâr) et aussi par le biais du commerce de textiles. Dès l’époque safavide, les marchands européens venus en Iran d’un continent en pleine révolution industrielle, veulent échanger entre autres les précieux tissus iraniens (soie, broderie d’or et de pierres précieuses) contre du textile européen, par exemple, du tissu de laine anglais.

Jusqu’à l’ère qâdjâre, les vêtements iraniens ne connaissent pas de changements profonds et ces derniers suivent les variations de mode propres à chaque culture.

C’est à partir de l’ère qâdjâre et des défaites iraniennes face aux Russes (début XIXe siècle), c’est-à-dire le début de l’affaiblissement politique et militaire iranien, que les vêtements commencent à se modifier en profondeur. A l’époque, le prince héritier ’Abbâs Mirzâ s’oppose à une occidentalisation des vêtements civils qu’il juge inutile et superflu, alors même qu’il encourage l’apprentissage des arts et des sciences venus d’Occident. Cependant, il approuve la pseudo-occidentalisation des vêtements militaires pour des raisons politiques, en particulier l’homogénéisation des forces armées iraniennes.

Les débuts de l’occidentalisation intervenant, c’est à partir du règne de Mohammad Shâh Qâdjâr (règne : 1835-1848) que les effets de la défaite contre la Russie dévoilent la faiblesse de plus en plus importante du gouvernement central. L’Iran est incapable de se tenir à jour technologiquement, économiquement, politiquement et militairement. Les industries iraniennes n’existent pas, tout demeure fabriqué de façon artisanale. Dans un pays lourdement endetté par la défaite et où les Européens commencent à interférer de plus en plus, l’occidentalisation commence à imprimer sa marque pas à pas.

L’entrée en scène de l’Occident

La guerre et les politiques économiques non rentables eurent des conséquences désastreuses mais prévisibles partout en économie, en particulier l’économie textile, seul artisanat d’envergure en Iran. Jusqu’à l’ère qâdjâre, l’Iran avait toujours été un grand pays producteur de textiles, que ce soit dans la production des matières premières que des produits finis, ces derniers étant fameux pour leur grande qualité, mais tout demeurait fabriqué de façon artisanale. A cette époque, l’endettement du pays conduisit à un appauvrissement rapide des Iraniens. Par conséquent, les tissus de fabrication européenne, de moindre qualité et moins chers réussirent assez facilement à conquérir d’importantes parts du marché iranien. Dans ces conditions, l’importation de textiles occidentaux prit soudain de l’ampleur. Quant aux exportations, elles se cantonnèrent de plus en plus aux matières premières.

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L’uniforme copié sur le modèle occidental à l’époque de Mohammad Shâh fut la première manifestation de l’occidentalisation des habits iraniens

Ainsi, en 1844 déjà, les commerçants et artisans de Kâshân, l’un des centres nationaux du textile, signalèrent dans une lettre ouverte au roi la nécessité de mettre en place un système de subventions étatiques dans ce domaine afin d’aider les producteurs nationaux, ainsi que de contrôler et de diminuer le volume des importations. Cette lettre avait été précédée d’autres plaintes. Mais nulle suite ne fut donnée par le gouvernement à ces protestations.

Les changements vestimentaires durant le règne de Mohammad Shâh

La première manifestation extérieure sérieuse vestimentaire occidentale en Iran fut volontaire et le résultat d’une décision réfléchie de l’État : l’occidentalisation ou l’uniformisation des vêtements militaires. Une grande partie des forces militaires iraniennes était composée des tribus nomades, chacune d’elles possédant une identité et un positionnement politique variable face à l’État. Ces tribus portant chacune leurs habits traditionnels et locaux, le gouvernement central, récemment mis au contact de l’idée d’armée moderne au sens occidental, décida d’uniformiser l’habillement des militaires pour mieux contrôler ces tribus. Cela ne se fit pas sans plaintes ni protestations, mais ce projet fut tout de même appliqué. Ainsi, l’uniformisation des vêtements militaires sous forme d’une pseudo-occidentalisation fut le premier changement vestimentaire en Iran.

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Deux femmes de la période de Mozaffareddin Shâh

A l’époque de Mohammad Shâh, le changement était déjà là mais sous une forme très limitée, et fut provoqué par le roi lui-même. Ce dernier, pour la première fois, échangea la longue robe royale pour une forme de redingote. Immédiatement, cette mode se propagea à la cour où la pseudo-redingote remplaça désormais la longue robe nobiliaire. Le roi conseilla également au peuple d’éviter le port des robes longues, selon lui, pour éviter de souligner les différences sociales. D’aucuns suivirent le conseil, mais la grande majorité du peuple continua à s’habiller normalement.

Le règne de Nâssereddin Shâh : ère de transition sociale et culturelle

En 1848, Mohammad Shâh mourut et commença le règne cinquantenaire de Nâssereddin Shah, qui avait seize ans à son couronnement. Les 50 ans de ce règne jouèrent un rôle déterminant dans l’histoire de l’Iran. C’est durant cette période que l’histoire iranienne fut témoin de très profonds changements politiques et économiques mais surtout culturels et sociaux, à tel point que le visage de la société iranienne changea entièrement du début à la fin du règne. Beaucoup ont critiqué avec justesse l’inhabileté de ce roi et sa tyrannie réelle, dont l’ère marqua pourtant l’entrée "inconsciente" de l’Iran dans la modernité. Malgré tout, il joua un rôle prépondérant dans l’histoire contemporaine iranienne.

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Les écoles modernes jouèrent un grand rôle dans l’occidentalisation des vêtements

Dans le domaine de l’habillement, il joua un rôle notable sur plusieurs plans. D’abord, dans la continuité de ses prédécesseurs et dans la voie de l’unification des forces armées sous une forme unique, il créa des uniformes sur la base du modèle occidental. Lui-même a personnellement dessiné plus d’une fois des uniformes. Au début de son règne, l’uniforme militaire était déjà suffisamment accepté pour que des civils acceptent également le principe de vêtements pseudo-occidentaux : tissus différents, modèles variés, pièces diverses, encore que le modèle imité soit très loin de l’original et uniquement accepté par une très mince frange sociale : principalement celle de la noblesse de cour. Cependant, le roi encouragea ce penchant et présenta le modèle occidental comme modèle politique, économique et social performant. La noblesse courtisane suivit le conseil du roi. Les nobles croyaient tout autant à la vertu d’une imitation du modèle occidental dans ses moindres détails. Mais ils furent les seuls et les autres classes sociales montrèrent une réaction négative. Malheureusement, l’Iran était alors déjà tant affaibli qu’il représentait un terrain de choix pour les pays occidentaux s’investissant en Iran, volant et pillant autant que possible – d’où la présence de plus en plus soulignée d’émissaires européens, de marchands, d’espions, d’hommes politiques, etc. tous venus pour leur part du gâteau iranien. Leur présence contribua à entraîner un changement des mentalités. Les Iraniens de l’ère safavide, rois ou serfs, voyaient avec dédain ces « infidèles ». Mais leur grand nombre durant l’ère qâdjâre habitua les Iraniens à les voir ainsi qu’à les accepter, parfois même à intégrer certaines coutumes occidentales, en particulier les plus apparentes et simples à imiter.

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Les écoles modernes et l’occidentalisation des vêtements en Iran

Le changement culturel face à la culture occidentale telle que les Iraniens la voyaient et l’acceptation plus ou moins importante de cette culture d’importation s’accéléra durant ces cinq décennies. L’une des raisons les plus importantes de ce changement réside dans le système éducatif à l’occidentale qui commençait alors à se généraliser au sein de l’Iran, du moins dans les couches supérieures de la société.

Les Européens se rendirent très vite compte que l’éducation était le meilleur moyen de former des personnalités perméables à leur culture. Dans le même temps, les élites de la société persane se rendaient également compte de la nécessité d’une réforme profonde du système éducatif traditionnel inadéquat. En conséquence de quoi, parallèlement à l’envoi d’étudiants iraniens des classes sociales supérieures en Europe, des écoles furent ouvertes en Iran, où l’enseignement était dispensé par des professeurs européens invités. Avec l’entrée de ces jeunes gens, garçons et filles dans ces écoles "européennes", leur habillement changea également. En réalité, ces écoles furent le premier centre de développement d’une mode vestimentaire différente et importée d’Europe.

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Vêtements de femmes nobles à l’époque qâdjâre

Autre facteur social qui eut son influence sur le changement vestimentaire fut le développement de l’imprimerie et de la presse. Les journaux iraniens de cette époque appartenaient pour la plupart aux membres occidentalisés de la noblesse qui utilisaient leur journal pour encourager l’occidentalisation de la société et pour eux, l’habillement avait un rôle important à jouer en la matière.

Un dernier facteur de très grande importance fut la minimisation du rôle du clergé. La noblesse de cette époque, le roi à sa tête, tentait de marginaliser et de maîtriser l’immense pouvoir du clergé sur la nation. Ces Iraniens et les Européens se rendaient parfaitement compte de l’importance de la religion et de la sharia dans la vie quotidienne des Iraniens, c’est pourquoi ils cherchaient à marginaliser le clergé en le présentant comme rétrograde, ou encore à se faire accepter et approuver par ce dernier.

La banqueroute des industries nationales du textile

Avec l’absence d’une politique étatique de soutien aux industries nationales, l’art textile de l’Iran périclita durant cette période à tel point qu’une banqueroute générale y mit fin. Ainsi, le marché fut totalement à la disposition de l’importation de textiles européens. Ces tissus étaient de moins bonne qualité que le tissu iranien et moins cher. Par conséquent, quelques décennies après le début du règne de Nâssereddin Shâh, le marché des produits finis fut totalement aux mains des Européens. D’autre part, la production des matières premières servant à la fabrication de vêtements diminua également avec la guerre de l’opium, puisque les Anglais, avec la bénédiction du gouvernement central iranien, transformèrent les plantations de coton et de vers à soie en plantations d’opium qu’ils envoyaient en Chine.

Finalement, à la mort de Nâssereddin Shâh, une bonne partie de l’économie iranienne était déjà aux mains des Européens et la voie était ouverte à un pillage total, qui eut lieu durant le règne de Mozaffareddin Shâh.

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Uniforme de la police iranienne, fin de la période qâdjâre

Mozaffareddin Shâh, couronné à quarante-quatre ans le 8 juin 1896, était un homme faible et maladif, incapable de gérer un pays au bord de la colonisation. Sous son règne, la faillite du pays fut consommée. Dès le début de son règne, les secteurs clés de l’économie iraniennes, tels que les douanes, le chemin de fer, la voirie, l’exploitation portuaire, etc., furent confiés à des compagnies européennes en échange de prêts à lourds intérêts destinés à financer les voyages du roi en Europe. Pour financer son troisième voyage, son chancelier Eynoddowleh augmenta les impôts, à tel point que finalement, des troubles sérieux éclatèrent et que la machine de la Révolution constitutionnelle fut mise en marche. A cette époque, l’anarchie sociale était à son comble.

L’occidentalisation avait déjà commencé à bouleverser l’ordre culturel précédent et les critiques et les troubles sociaux de l’époque favorisèrent encore plus sa propagation. Entre autres facteurs, les journaux jouèrent un rôle notable en la matière. Ces journaux étaient généralement gérés par des personnalités politiques et nobiliaires profondément occidentalisées, qui croyaient que l’imitation de la culture européenne permettrait des changements positifs en Iran. Ainsi, tout en critiquant le gouvernement impérial, ils défendaient et encourageaient également l’occidentalisation rapide de la société. Ces journaux étant la voix de la Révolution constitutionnelle, ils eurent une influence importante sur les modes vestimentaires des Iraniens.

La culture iranienne de l’époque était donc un étrange mélange d’éléments de la culture traditionnelle irano-islamique et de la culture européenne importée et de jour en jour, la part de la culture occidentale – du moins sa dimension apparente et facile à imiter - augmentait.

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Vêtements de la femme iranienne au début du règne de Rezâ Pahlavi, quelques mois avant la loi d’interdiction du voile

Le 31 août 1907, la faiblesse du gouvernent iranien avait atteint un tel point qu’à Saint-Pétersbourg, un accord fut passé entre Russes et Britanniques pour la division implicite de l’Iran en trois zones : le nord devint zone d’influence russe, le sud devint zone d’influence britannique et seuls le centre et les régions désertiques qui ne présentaient pas alors un intérêt économique majeur furent laissées à la charge du gouvernement iranien. L’offense était si grave que le roi Mohammad ’Ali Shâh, ouvertement pro-russe, fut pourtant obligé de déclarer l’accord nul et non avenu. A l’époque, l’Iran vivait sa Révolution constitutionnelle. Cette révolution n’était pas celle d’une couche supérieure intellectuelle. Elle appartenait à toute la nation, fatiguée et courbée sous le poids de la pauvreté et de l’anarchie. Cela dit, ce furent ces pseudo-intellectuels occidentalisés qui prirent la tête de la révolution, aux côtés du clergé auxquels ils s’opposaient. En tant que nouvelle force sociale, ces intellectuels occidentalisés pouvaient offrir un modèle qui s’opposait au modèle traditionnel et à la culture nationale iranienne, et ils ne s’en privaient pas pour plébisciter et encourager l’entière occidentalisation de la société iranienne.

Durant cette révolution, pour la première fois, l’attention fut portée en particulier sur la femme iranienne. De façon générale, la culture iranienne a toujours eu une part féministe et les femmes n’ont jamais perdu leur place dans les manifestations sociales. La révolution constitutionnelle n’est pas une exception, mais cette fois, on voulait que la femme iranienne, déjà présente sur la scène, commence à ressembler à sa consœur européenne, chose qui allait à l’encontre des fondations mêmes de la culture irano-islamique. Ceci provoqua le clash culturel qui allait mener près de 70 ans plus à la Révolution islamique.

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Fête de l’enlèvement du voile à Qom

L’opposition des valeurs

L’un des groupes dirigeant la Révolution constitutionnelle était celui des intellectuels profondément occidentalisés pour qui l’imitation totale de la culture occidentale était le seul moyen de sauvetage d’une société iranienne en faillite. Durant la Révolution, ces derniers ne cessèrent de faire un amalgame entre le rôle traditionnel de la femme iranienne et son rôle social. Dès cette époque, ces intellectuels se firent le chantre d’une libération de la femme qui passait par l’abandon de sa place traditionnelle et de la culture qui y est associée. Par exemple, pour eux, le symbole de l’infériorité de la condition féminine était le voile islamique, "mal" dont le remède était la mixité et l’échange des vêtements islamiques contre des vêtements occidentaux. Pour ces pseudo-penseurs, ces changements représentaient l’étape la plus essentielle de la libération féminine. Les changements ayant permis le progrès occidental furent à l’époque soigneusement étudiés par ceux qui étaient opposés à cette vision réductrice de la condition féminine et des essais d’importance rédigés. De plus, l’immense majorité des Iraniens, hommes ou femmes, s’opposèrent à cette idée. C’est pourquoi, nul ne songea à forcer un modèle vestimentaire - du moins jusqu’à Rezâ Khân Mirpanj.

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Rezâ Shâh (à gauche) ordonna l’enlèvement forcé du voile islamique

A l’époque du dernier Qâdjâr, Ahmad Shâh (1909-1925), les modèles occidentaux d’habillement eurent désormais leur place dans la société iranienne à côté des modèles traditionnels. D’autre part, la construction d’écoles prit de l’ampleur suite à l’investissement gouvernemental, et le modèle vestimentaire occidental fut désormais celui de la jeunesse. Ce n’est plus seulement les intellectuels qui portaient ces habits, mais aussi les gens des classes moyennes. D’autre part, la vente de produits occidentaux connut un accroissement important et la première industrie européenne présente en Iran fut bien l’industrie du textile. Ainsi, les changements vestimentaires continuèrent lentement, jusqu’au coup d’Etat de Rezâ Khân Mirpanj (Pahlavi), dont le règne fut tout entier marqué par la dictature et la force brutale.

La loi, la dictature et le changement forcé des habits

Rezâ Shâh, premier de la dynastie Pahlavi, joua un rôle de premier plan dans les changements vestimentaires iraniens. Ayant pris le pouvoir avec la collaboration des Anglais, qui avaient choisi ce dictateur en herbe pour être leur pion dans l’échiquier iranien, ce dernier avait pour modèle Atatürk, le dirigeant turc, et voulait de force établir une nouvelle société en Iran entièrement basée sur le modèle occidental. Il le fit de force à tel point qu’il marque un tournant historique majeur dans l’habillement iranien. Jamais l’habillement iranien n’avait été changé de force. Avec Rezâ Shâh, ce fut chose faite et ceux qui refusaient de se plier à la nouvelle loi subissaient les pires représailles.

L’uniforme obligatoire des Iraniens

Très vite après avoir pris le pouvoir, Rezâ Shâh établit des lois strictes en matière d’habillement, lois qui obéissaient au principe de l’occidentalisation et de la laïcisation forcées. Chaque citoyen, au vu de sa place sociale, devait porter un uniforme déterminé, calqué sur les vêtements européens. La loi générale d’uniformisation de l’habillement fut mise à exécution fin décembre 1925. Seuls huit groupes échappaient à cette loi : les membres des clergés musulman ou non-musulman et les étudiants en théologie de ces religions. Pour les autres, la loi était générale, et les peines pour les contrevenants allaient de lourdes peines financières à des emprisonnements, parfois de plusieurs mois. Quant aux fonctionnaires publics, ils devaient porter des uniformes quasi-militaires, tous le même. Les moindres détails de leur habillement étaient fixés par la loi. Le modèle était celui de l’uniforme prussien et un chapeau spécial, le "chapeau pahlavi" devait être porté par tous. Pour les membres de la police, le port d’une "casquette anglaise" était obligatoire. Même les paysans étaient forcés de suivre cette loi, alors que ces vêtements étaient impossibles à porter durant les travaux des champs.

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Hommes politiques iraniens portant le chapeau pahlavi

L’enlèvement forcé du voile islamique

Mais le conflit le plus important survint lorsque les femmes furent obligées d’enlever leur voile à partir de 1935. Ce fut d’abord les femmes de la noblesse qui furent obligées de s’habiller à l’occidentale et d’assister à des réunions mixtes, ensuite ce fut au tour des femmes des fonctionnaires et finalement, de toutes les femmes. Les femmes de l’aristocratie acceptèrent facilement ce changement qu’elles attendaient et espéraient. Pour elles comme pour les intellectuels occidentalisés d’Iran, cette loi était une victoire et marquait enfin la libération féminine. Mais pour la grande majorité des femmes et des hommes iraniens, elle était intolérable. Une guerre latente et implicite commença alors entre l’immense majorité des femmes et les forces de police. Les policiers étaient chargés de tirer et de déchirer les voiles des femmes qui osaient sortir couvertes. De nombreuses femmes refusèrent désormais de sortir et la situation devenait de jour en jour plus explosive.

Il faut préciser que cette loi n’était pas le fruit du hasard et qu’elle avait été soigneusement pesée par les Européens qui voulaient éviter le plus possible d’entrer en conflit avec la culture iranienne profonde, imprégnée de religion, et de s’opposer au clergé, seul vrai détenteur du pouvoir politique en Iran. Le meilleur moyen d’éviter ce conflit était bien évidemment le changement des mentalités iraniennes et ce changement passait avant tout par le changement de la mentalité féminine.

A côté d’une telle loi brutalement mise en œuvre, d’autres moyens furent utilisés pour l’occidentalisation et la laïcisation des femmes. En particulier la scolarité. Toutes les écoles publiques, désormais nombreuses, avaient des uniformes féminins européens et les parents souhaitant voir leurs filles poursuivre leurs études devaient accepter de la voir dévoilée.

On mit également en place des "fêtes de dévoilement" forcées auxquelles les familles des fonctionnaires et de quiconque était en relation avec le pouvoir public, devaient participer de force. Ces réunions furent à l’origine des "clubs féminins" fortement subventionnés par l’Etat, qui encourageaient la laïcisation sociale comme moyen de progrès.

Mais la réaction sociale ne tarda pas à se montrer. D’abord sous la forme de personnalités quittant les lieux de réception mixtes ou refusant malgré tout d’emmener leurs épouses avec eux. Ensuite, au niveau populaire, avec des révoltes qui commencèrent à éclater ça et là, la pression ne cessant d’augmenter. Finalement, quelques mois à peine après la promulgation de cette loi, la première révolte d’envergure éclata à Mashhad : la révolte de la mosquée de Goharshâd. Un théologien, Seyyed Hessameddin Fali, ayant protesté contre cette loi lors de la prière du vendredi, fut arrêté et son arrestation provoqua une révolte importante réprimée dans le sang et qui fit au moins 56 morts. D’autres révoltes moins importantes suivirent et durant les années où cette loi fut en vigueur, la grande majorité des Iraniennes durent vivre cloîtrées ou subir des persécutions.

Par conséquent, quand les Britanniques, qui avaient fait de Rezâ Khân le premier roi Pahlavi, décidèrent de le démettre pour un pantin encore plus maniable, son fils Mohammad Rezâ, en 1942, cette loi fut immédiatement abrogée par ce dernier pour éviter une révolution. Cela dit, les tentatives de laïcisation et d’occidentalisation forcées de la société iranienne ne cessèrent guère et jusqu’à la Révolution islamique, de très importants investissements furent réalisés pour proposer un modèle occidental féminin à la femme iranienne - non pas un modèle élevé, mais celui de la femme-objet. La situation intolérable des femmes iraniennes face aux modèles occidentaux qui leur étaient proposés de gré ou de force a joué un rôle de premier plan dans la préparation de la Révolution islamique.

Bibliographie :
- Seyyed Hessameddin Shariatpanâhi, Oroupayiha va lebâs-e Iraniân (Les Européens et les vêtements des Iraniens), Téhéran, ed. Ghoumess, 1993.

jeudi, 12 janvier 2012

« Istanbul » de Mohammad-Rezâ Abdolmalekiân

 

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Les bateaux plongent dans le sommeil

Les navires également

Seul, je suis resté avec la mer

Et avec le poème

Qui s’est perdu entre nous

N’est-il pas celui-ci

Celui que j’écris ?

Ou bien, il est celui-là

Celui que fredonne la mer

Et qu’elle emporte, au loin, en soi

Tout le monde plonge dans le sommeil

Il n’y a que la mer et qu’un poème.


par Mohammad-Rezâ Abdolmalekiân (Poèmes choisis).

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mercredi, 11 janvier 2012

« Dégage, sale nègre ! » ou le continuum colonial

Depuis plus d'un mois, les Congolais de Belgique manifestent contre la réélection truquée du dictateur Joseph Kabila en RDC. D'interdictions officielles en tolérances quadrillées, le droit de protester leur est désormais refusé sur Bruxelles. Déni de droit qui s'est doublé d'une nouvelle agression de Belges d'origine congolaise par des policiers fous furieux. Le « crime » de Cathy et Julie Mubenga ? Avoir manifesté ? Avoir commis des déprédations ? Incendié une voiture ou détruit une vitrine commerciale ? Non : être « nègres » au mauvais endroit, au mauvais moment ! Coup de projecteur sur cette sauvagerie policière négrophobe bénéficiant d'une totale impunité politique ...

La Bourse à Bruxelles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 janvier, Bruxelles, 15h30. Toléré pendant une trentaine de minutes, un sit-in s'est achevé sur les marches de la Bourse, une heure et demie plus tôt. L'objectif des manifestants : « Prier pour ramener la Justice au Congo ». Réunie à l'appel des pasteurs congolais de Belgique, la centaine de personnes présentes a majoritairement quitté les lieux. Comme d'habitude en surnombre et très nerveuses, les forces de l'ordre quadrillent encore les alentours.

 

Sur le trottoir, Cathy Mubenga tente de ne pas y prêter attention. Elle a un autre souci en tête. En compagnie de sa sœur, Julie Mubenga, elle guette l'arrivée de son mari, Simon Mabuila, et de son beau-frère, Emmanuel Pindi, partis garer la voiture. Sa sœur et son fiancé sont venus de Rotterdam (Pays-Bas) pour passer les fêtes de fin d'année à Bruxelles. L'heure est à la détente touristique. Ce jour-là, la famille a décidé de manger dans la célèbre enseigne américaine de restauration rapide, située en face des marches de la Bourse.

Soudain, un policier en civil se dresse devant Cathy ! Et l'insulte avec des propos racistes : « Qu'est-ce que tu fais, ici ? Dégage, sale pute ! Sale nègre ! Dégage ! ». Estomaquée, Cathy tente une explication : « Mais non, j'attends mon mari et mon beau-frère pour aller manger au ...  ». Le policier la coupe : « Tu ne dois pas être ici ! Le feu est vert : traverse la rue ! Dégage ! ». Cathy refuse d'obtempérer. Estimant qu'elle n'a commis aucun délit et qu'elle a le droit de se trouver sur la voie publique. Le pandore se dirige rapidement vers une dizaine de ses collègues en uniforme. Cathy décide finalement d'emprunter le passage pour piétons, suivie par Julie.

« Pendant que je marchais, j'ai senti un violent coup de pied dans mes jambes : je suis directement tombée par terre », poursuit la mère de famille. « C'était les policiers qui étaient sur moi et qui voulaient me menotter. Je me suis débattue. Et lorsqu'on m'a tordu le pied, j'ai entendu Julie crier : 'C'est ma sœur ! Qu'est-ce qu'elle a fait ? Mais qu'est-ce qu'elle a fait ?!' ». Désespérée, Julie Mubenga tente d'empêcher les policiers de brutaliser sa sœur aînée. L'un des pandores se relève d'un bond et lui décoche un violent coup de coude, droit sur l'artère. La jeune femme perd immédiatement connaissance ! Elle tombe à la verticale sur le sol ; sa tête fracassant le bitume dans un bruit sordide ... 

 

D'une violence inouïe, l'ensemble de la scène a été filmée par Roger Bongos, cadreur professionnel, rompu à se faire oublier des forces de l'ordre en plein travail de répression (1). Sans son habileté et son sang-froid, le cameraman, comme d'autres Congolais, se serait fait embastillé, tabassé, ses images confisquées ou détruites. Arrivés quelques minutes plus tard, deux journalistes du site du quotidien Le Soir parviennent à filmer une autre arrestation brutale. Avant de se faire menacer par les pandores et empêchés d'exercer leur métier (2).

 

Message à la ministre Milquet

Inanimée, Julie reçoit les soins d'un passant et de son fiancé, arrivé sur place. Cathy, elle, se retrouve enfermée dans une fourgonnette avec huit policiers. « J'ai été tabassée dans le combis ! », affirme la maman, nous montrant son bras et son poignet gauche recouverts de compresses.

« Ils m'ont tiré les cheveux, déchiré les vêtements, détruit mes lunettes. J'étais menottée, mais ça ne les empêchait pas de me frapper avec leurs matraques et ils n'arrêtaient pas de m'insulter : 'Tu vas voir, sale nègre ! Espèce de macaque, on va te faire retourner là-bas ! Tu mérites une balle comme les macaques' ... Deux jours après, j'ai encore mal partout et des difficultés à respirer ».

 

Choquée mais digne, Cathy interpelle ensuite la ministre de l'Intérieur de son pays : « Je demande à Joëlle Milquet de faire quelque chose contre ces violences ; de ne plus donner l'ordre à ces policiers d'arrêter et de tabasser des citoyens innocents. Nous n'étions pas venus manifester à la Bourse mais pour manger en famille ! Le sit-in a commencé vers 13h00. A ce moment-là, nous étions en train de faire des achats à Ikea. Mon mari et moi sommes ensuite retournés à notre maison chercher ma sœur et mon beau-frère pour aller au centre-ville ». Pour prouver sa bonne foi, Cathy nous montre un ticket de caisse d'Ikea, daté du 4 janvier 2012, imprimé à 13h41. Soit, effectivement, au moment même ou se terminait le sit-in sur les marches de la Bourse ... 

Hospitalisée, Julie Mubenga restera plus de quatre heures en syncope. Elle regagnera le domicile de sa sœur avec une attelle à la jambe gauche ; en attente des résultats médicaux sur l'absence ou non de séquelles suite à sa commotion cérébrale ... « Je reste très angoissée », nous confie Julie. « J'ai fort mal à la tête et aux épaules. J'ai peu d'appétit et ai des difficultés à marcher avec mon attelle ... Mais surtout, cela fait très mal de voir que des policiers peuvent maltraiter à ce point des femmes, les tabasser, les insulter alors qu'elles n'ont rien fait. Et même si on avait participé au sit-in, ce n'est absolument pas justifiable. Il faut qu'ils arrêtent de nous frapper et de nous maltraiter, nous, les Congolais ! La mission des policiers, c'est de protéger les citoyens, pas de les frapper  ».

Fiancé de Julie, Emmanuel Pindi estime que « le sit-in était terminé depuis longtemps lorsque nous sommes arrivés à la Bourse. A l'endroit où ils ont agressé Cathy, on devait être, maximum, une vingtaine de personnes d'origine africaine. Mais chaque fois que ces policiers voyaient un Noir, c'est comme si cela décuplait leur colère. C'est comme s'ils voyaient en chaque Africain sur place un dangereux agitateur à maîtriser directement. C'était hallucinant ! ».

Et le jeune homme d'enchaîner sur la façon dont il a évité « l'arrestation administrative » : « J'étais aux côtés du Monsieur qui ventilait Julie inconsciente, lorsque le commissaire, qui dirigeait les arrestations, m'a pris par le bras. Il m'a désigné aux policiers pour qu'ils m'embarquent. Juste avant, il a crié  : 'Qui accompagne la dame en Ambulance ? '. J'ai répondu : 'Moi !'. Resserrant son étreinte autour de mon bras, le commissaire a directement dit  : 'Non !'. En le regardant droit dans les yeux, je lui ai dit : 'C'est ma fiancée ! Elle vient de Hollande, comme moi. Elle n'a pas ses papiers sur elle et personne ici ne connaît son identité ! Elle est inconsciente : comme va-t-elle faire à l'hôpital ?' ... Il m'a finalement laissé monter dans l'ambulance  ».

Calme et posé tout au long de l'entretien, Emmanuel conclut sur cette conviction : « Une chose est sûre : ils arrêtaient les gens au faciès ! Si vous étiez noir, vous aviez toutes les chances d'être embarqué. Ce fût le cas du Congolais dont l'arrestation brutale a été filmé par vos collègues journalistes du Soir. Je vous l'assure : ce Monsieur ne faisait que parler ! Il n'a touché ni agressé personne. Au moment où le Commissaire a demandé si on avait appelé une ambulance, ce Monsieur a crié : 'la police est là et c'est nous qui devons appeler l'ambulance ?! Pourquoi vous n'appelez pas cette ambulance ?'. Le Commissaire l'a directement pointé du doigt pour qu'on l'embarque ! Cet homme a été arrêté parce qu'il était noir et qu'il usait de son droit à la liberté d'expression  » ...


Sauvagerie planifiée 

Vivant en Belgique depuis 36 ans, naturalisé Belge et marié à Cathy Mubenga, Simon Mabuila ne risque pas non plus d'oublier le 4 janvier 2012. « En revenant d'avoir garé la voiture, je vois un attroupement où les choses dégénèrent. J'ignore à ce moment-là que c'est mon épouse qui est brutalisée et mise à terre par huit policiers. Lorsque je la reconnais, je cours et tente d'intervenir, mais suis directement repoussé par d'autres policiers. Ils hurlent  : 'Si vous traînez encore ici, vous serez embarqué !  ». J'ai répondu  : « Mais c'est ma femme ! Qu'a-t-elle fait pour que vous la traitiez de la sorte ? ». « Dégagez ou on vous embarque ! », ont-ils crié. C'était d'une violence inouïe  ».

Pris entre l'objectif de libérer son épouse et l'état de santé de sa belle-sœur, Simon Mabuila passera la soirée à faire la navette entre plusieurs commissariats et la Clinique Saint-Jean. De ces heures éprouvantes, ce professeur à l'IPFC de Nivelles retient amèrement une chose : « Dans leur attitude et leur façon d'agir, ces policiers ont eu des comportements racistes. Quasiment tout ce qui bougeait et ressemblait à un Noir était pris et jeté dans des combis ! En outre, quand ma belle-sœur est tombée sur le sol, la tête la première, ils auraient pu faire quelque chose, l'assister, appeler une ambulance. Ils n'ont pas bougé ! Pas du tout ! C'est moi qui ai appelé les secours. Dans un pays qui se dit être un pays de droits, c'est inacceptable de traiter les gens comme ça ! ».

Egalement embarquée le 4 janvier et souhaitant conserver l'anonymat, une dame âgée d'une soixantaine d'années témoigne : « J'ai le diabète, j'ai subi deux opérations à l'épaule droite et bénéficie du statut d'invalide depuis 1999. J'ai vu les policiers poursuivre un Congolais. Dans sa course, celui-ci à trébuché sur un vélo et est tombé face contre terre. Tandis qu'il était complètement sonné et que sa main saignait, quatre policiers se sont jetés sur lui ! Ils l'écrasaient et le frappaient. J'ai crié : 'Laissez-le respirer ! C'est un être humain !'. Dans la minute, deux policiers m'ont entouré et dit : 'Allez, kom ! Tu viens avec nous !' ». Je leur ai demandé pourquoi ils m'arrêtaient ? L'un d'eux m'a hurlé au visage : 'Parce que vous criez !' » ...

 

 

 

 

 

 

Après avoir participé au sit-in des pasteurs congolais, Bénédicte Meiers connaîtra le même sort. Mais, volontairement ... « J'étais sur le trottoir en train de discuter avec quatre Congolais », explique cette chercheuse à l'Université de Liège (ULg). « Soudain, on a entendu des cris et on a vu des policiers tabasser plusieurs personnes. C'était d'une violence extrême ! Ceux qui prenaient les coups n'avaient même pas participé au sit-in : c'était des passants ... Très vite, mon groupe s'est fait encercler par un mur de policiers. Nous ne pouvions plus bouger. A cet instant, je vois une policière qui me fait signe de m'en aller. Très clairement : ils avaient l'intention d'arrêter les gens avec qui j'étais, mais me laissaient, moi, la Belgo-belge blanche, partir ... J'ai décidé de rester. A tour de rôle, ils m'ont fait signe de déguerpir. Je leur ai dit : 'Je ne partirai pas : je suis observatrice et je veux voir comment travaille la police belge'. Cela les a fort énervés. 'Puisque Madame veut être solidaire, on l'embarque !', fût leur réponse  ».

 

Racisme ordinaire

Contrairement aux autres, Bénédicte Meiers ne sera pas victime de violences physiques : « Je me suis laissé faire mais cela aurait pu être violent. Ils sont systématiquement dans la provocation et poussent les gens à bout. Honnêtement, plus d'une fois, j'ai eu envie de les prendre à la gorge. Sachant qu'ils n'attendent que ça pour vous tabasser, je n'ai opposé aucune résistance  ».

Emmenée dans le bus de la police, Bénédicte se retrouve avec Cathy Mubenga, Victorine Ngalula et une trentaine d'autres détenus d'origine congolaise. Elle est la seule blanche menottée. Plus tard, une jeune policière amène la dame d'une soixantaine d'années. La bousculant et l'humiliant, la pandore l'assoit au fond du bus. Puis lance à la senior : « Tiens ! Mets-toi là avec tes copines ! ». « Là, je l'ai engueulée ! », raconte Bénédicte.

 

« Ils sont dans la vexation systématique et sont imbibés de racisme ordinaire. Par exemple : un policier a demandé à Victorine : 'Vous êtes chrétienne, Madame ? '. Cette femme, quinquagénaire, lui répond positivement. 'Léopold II, vous connaissez ?', ajoute le policier. Victorine, perplexe, se demande ce qu'il lui veut. Je le regarde et lui demande quel est le rapport ? 'Avant Léopold II, il n'y avait pas de chrétiens au Congo, Madame !'.'Qu'est-ce que vous allez nous apprendre ?' lui ai-je rétorqué. 'Que les Belges ont apporté la civilisation au Congo, c'est ça ?! Et votre comportement d'aujourd'hui, vous croyez que c'est une preuve de civilisation ?' ... On était tout le temps dans ce registre-là, dans la disqualification : l'autre est bête ; l'autre est sauvage. Tout, dans le comportement de ces policiers, leur façon de parler aux gens, de poser des questions et de faire des réflexions insidieuses, est raciste  ».

 

Malgré nos tentatives, la police n’a pas souhaité répondre à nos questions. Les sœurs Mubenga, Bénédicte Meiers et d’autres s'estiment, eux, victimes d'arrestations arbitraires et d'abus de pouvoir. «  On était sur le trottoir, on ne manifestait pas, on n’entravait pas la circulation et personne n'a occasionné de troubles à l'ordre public  », souligne Bénédicte. Une plainte collective a été déposée par Simon Mabuila, tandis que sont clairement interpellées les responsabilités politiques du bourgmestre de Bruxelles, Freddy Thielemans (PS), du Ministre-président de la Région bruxelloise, Charles Picqué (PS) et de la ministre de l'Intérieur, Joëlle Milquet (CDH) ...

 

« Congolais : votez Flamand ! »

Durant le sit-in du 4 janvier, deux pasteurs n'ont pas décoléré. Tenus à distance de la Bourse par un interminable cordon policier, l'un d'eux s'exclame : « Pourquoi, ici à Bruxelles, on nous méprise, nous, les Congolais ? En Flandre, on a marché sans problème et, ce samedi, on sera à Leuven (Louvain). In Vlanderen, geen problemen ! Maar als we zijn in Brussels, altijd problemen ! (3) ».

A ses côtés, l'autre homme de Dieu a cette métaphore glaciale : « Le Bourgmestre de Bruxelles n'a pas répondu à notre demande de sit-in. Ni par écrit, ni par mail, ni par téléphone. Ils n'ont dit ni 'oui' ni 'non' : voilà pourquoi nous sommes là ! Tout ce que nous voulons dire aux Autorités politiques belges : s'ils veulent la paix au Congo, qu'ils essayent de changer la situation ; qu'ils comprennent que l'homme qui pleure n'est pas un ours qui danse. Le Congolais n'est pas un animal qui doit danser et les Belges, applaudir ... S'ils disent que Kabila est la solution pour le Congo alors nous, nous disons que Bart De Wever est la solution pour la Belgique !  ».

Allusion électoraliste que tout Belge comprendra aisément. Voter pour la formation du leader de la NV-A, parti visant la séparation du pays et qui vient de paralyser la gouvernance fédérale plus d'un an et demi, voilà une option qui se répand parmi les Congolais. Sur Bruxelles, le PS comme le CDH, partis francophones qui font généralement le plein de voix d'origine subsahariennes, risquent fort d'y perdre des plumes ... 

D'abord minoritaires, ces appels à voter NV-A ou CD&V dès les communales d'octobre 2012 se multiplient. Et la sauvagerie policière du 4 janvier ne peut qu’accélérer le phénomène (4). Chantage électoral sans lendemains ou « carte-maîtresse » dans le rapport de force avec un pouvoir politique francophone, obstinément sourd aux aspirations des Congolais de Belgique ? 

S'ajoute, en contraste ravageur, la gestion politique et médiatique du « problème » en Flandre. Aucune provocation ou violences policières n'ont été enregistrées à Anvers ou à Louvain lors des marches congolaises. Manifestations qui n'ont d'ailleurs pas été interdites ni entachées de dérives émeutières ... Sur la télévision publique flamande VRT, le journaliste Peter Verlinden - 22 ans de couverture du Congo - critique sans fard le scrutin congolais frauduleux (5). 

En termes plus feutrés, il semble inviter l'Etat Belge à ne plus se fourvoyer dans un soutien politique non assumé à la dictature de Kabila, sous prétexte de « stabilité  » et d'intérêts économiques à préserver. Une analyse professionnelle, digne et courageuse. Mais tragiquement absente des médias audiovisuels francophones comme sous les plumes des célèbres africanistes francophones, Colette Braeckman et Marie-France Cros (6) ...

« La contestation congolaise a ses origines et celles-ci sont connues » (7), rappelle le professeur Mabuila. « Toutes les classes d'âge et classes sociales d'origine congolaises a été et ira dans la rue pour réclamer la liberté et la démocratie en RDC. Là-bas, les chars sont dans les quartiers, la police est partout, tire sur la population ou procède à des enlèvements et des tueries. Autant de crimes qu'un gouvernement d'un pays démocratique comme la Belgique ne peut soutenir ».

 

Au pied du mur

Président du HCLC (Haut Conseil de Libération du Congo), Henri Muke milite depuis 2004 contre la dictature en RDC. « A chaque manifestation à Bruxelles, il y a des policiers qui nous injurient : 'Sales nègres, rentrez au pays ! Vous n'avez rien à faire, ici !'. On est y habitué. Des policiers sont même venus jusqu'à mon domicile pour me dire de 'rentrer au Zaïre', que je n'avais 'pas à faire de politique en Belgique'. Ils ont dit 'Zaïre' au lieu de 'Congo', c'est vous dire ... », sourit celui que ses amis surnomment avec respect « Combattant ».

« Nous avons dénoncé ce racisme policier au bourgmestre de la commune d'Ixelles, Willy Decourty », poursuit Henri. « On lui a décrit comment ils ont tabassé d'autres femmes et des jeunes à Matonge (quartier africain d'Ixelles secoué par deux semaines d'émeutes, début décembre, ndlr). On lui a raconté comment les policiers lancent des bombes lacrymogènes sur les manifestants pour faire monter la tension. Tout cela relève de plans prémédités. Comme ce qui s'est passé le 4 janvier ».  

Du communal au Fédéral, les Autorités belges sont au pied du mur. Soit elles persistent à s'enfoncer dans le continuum colonial - d'autant plus insupportable qu'il accuse plus d'un siècle d'existence oppressive sous des formes diverses - soit elles retrouvent une cohérence avec leur défense affichée des principes démocratiques. Dans le second cas, deux urgences politiques sont incontournables. D'une part, condamner sans équivoque le hold-up électoral du régime Kabila ; d'autre part, cesser de traiter les Congolais et Belges d'origine congolaise en citoyens de seconde zone à qui on interdit de manifester.

De Montréal à Madrid, en passant par Londres, Paris ou Bruxelles, un vent de révolte unit et mobilise la diaspora congolaise. A l'instar des révolutions du Maghreb, celui-ci ne s'arrêtera pas. « Qu'ils soient en Belgique ou ailleurs, les Congolais s'informent et savent ce qui s'est passé », conclut Simon Mabuila. « Aucun peuple ne peut accepter la fraude électorale. Si en Belgique, un parti parvenait à truquer les élections en sa faveur, les Belges l'accepteraient-ils ? Non. Alors, ce qu'on n'accepte pas en Belgique, pourquoi devrait-on l'accepter pour le Congo ? ».

 

Olivier Mukuna, Agoravox.fr, mercredi 11 janvier 2012

(1) http://www.dailymotion.com/video/xng7i4_sit-in-a-bxl-un-d...

(2)http://www.lesoir.be/regions/bruxelles/2012-01-04/une-man...

(3) Traduction : « En Flandre, pas de problèmes ! Mais dès que nous sommes à Bruxelles, toujours des problèmes ! ».

(4) Comme le montre cet extrait d'un message circulant sur le net, signé Jean-Louis Tshimbalanga, Président de la Convergence pour l'émergence du Congo : « La réprimande musclée et la violence policière sont les seules réponses et le seul langage que réserve la Belgique francophone à tout Congolais qui ose revendiquer son droit humain, en oubliant que la Belgique a une dette incommensurable envers le peuple du Congo depuis le Roi Léopold II. Le temps de la chicotte belge est révolu ... Le temps de nos ancêtres tués pour enrichir la Belgique est révolu ; autre temps, autre mœurs. Aujourd’hui le Congolais veut un rapport égalitaire et ouvert à tous les peuples du monde, dans les échanges équitables et respectueux. Désormais, le 'mot d'ordre' est donné à tous les Congolais de nationalité Belge de 'voter utile, voter Flamands', même extrémistes de droite, car avec eux, il y aura d’autres voies négociées pour aider le Congo à asseoir sa vraie démocratie, seule piste qui suscitera le retour automatique des Congolais d'origine dans leur pays pour le reconstruire et le développer. A bas la dictature et à bas les Belges francophones racistes  ».

(5) http://www.youtube.com/watch?v=TblKXw0saGs&feature=yo...

(6) http://www.youtube.com/watch?v=HdQenS7ldKI&feature=sh... 

(7) Dans le cas contraire, lire ceci : http://soiressecalvin.wordpress.com/2011/12/29/emeutes-de...

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lundi, 09 janvier 2012

Mémoires du président Chirac

C’est entendu, l’ouvrage compte deux cents pages de trop et rabâche une philosophie politique à ce point consensuelle qu’elle devient vite ennuyeuse — ainsi, M. Jacques Chirac a « toujours été profondément sensible à l’injustice » et il signale son « attachement aux valeurs humanistes », au dialogue des cultures, en même temps qu’il se prévaut de son combat contre l’insécurité routière et contre le cancer. Le lecteur qui se dégage de l’entrelacs de banalités et de vieux discours découvre malgré tout de quoi satisfaire sa curiosité. Comment en serait-il autrement dans le cas d’un livre qui relate douze années (1995-2007) d’exercice du pouvoir au plus haut niveau (1) ?

La presse française, confirmant son provincialisme médiocre, n’a retenu de ce second volume des Mémoires de l’ancien président de la République que la vingtaine de piques et de critiques qu’il adresse à son successeur. Deux hebdomadaires, Le Nouvel Observateur et L’Express, ont ainsi choisi de publier le même jour des extraits identiques — ceux qui s’en prenaient à M. Nicolas Sarkozy. Mis bout à bout, ces brocards occupent pourtant moins de cinq pages de l’ouvrage, contre plus de soixante-dix pour la guerre d’Irak, une bonne trentaine pour les conflits dans l’ex-Yougoslavie (Bosnie et Kosovo), et près de vingt pour les rapports délicats entre France, Syrie et Liban.

A ce propos, M. Chirac rappelle les « liens indéfectibles » qui se sont établis entre lui et la famille de Rafic Hariri, assassiné en février 2005. Il indique aussi que, peu avant sa mort en juin 2000, Hafez Al-Assad lui avait demandé de veiller sur l’actuel chef de l’Etat syrien : « Bachar est comme ton fils, tu devras donc le traiter comme tel. » Mais autant l’auteur se montre généreux dans son appréciation du père — « J’ai toujours eu le sentiment d’avoir en Hafez Al-Assad un homme de parole et un interlocuteur sincère dans son désir de dialogue avec la France » —, autant son jugement sur le fils deviendra sans appel après l’assassinat du premier ministre libanais : « La responsabilité de Bachar Al-Assad dans la mort de Rafic Hariri ne fait aucun doute à mes yeux, même si je n’en ai pas la preuve absolue. »

Pour étayer ses soupçons, M. Chirac raconte que, recevant Hariri en août 2004, l’actuel président syrien l’aurait menacé de « rétorsions physiques » au cas où il s’opposerait au maintien au pouvoir du président libanais Emile Lahoud, ami de Damas : « Si Chirac veut me sortir du Liban, se serait exclamé M. Al-Assad, je casserai le Liban. Soit vous faites ce que l’on vous dit, soit on vous aura, ainsi que votre famille, où que vous soyez ! » L’ironie de l’histoire veut que M. Lahoud devait (un peu) son poste au président français. Car, écrit M. Chirac, pour témoigner de sa bonne volonté Hafez Al-Assad « m’avait demandé [en 1998] de lui communiquer cinq noms entre lesquels il ferait son choix. Je glissai parmi eux celui du général Emile Lahoud, qui avait alors bonne réputation et fut finalement imposé par Damas. Cette suggestion allait très vite se révéler malencontreuse ». Qu’un président français admette avoir proposé cinq noms à Damas pour que la Syrie choisisse ensuite l’un d’eux comme chef de l’Etat libanais constitue une information au moins aussi digne d’intérêt que la confirmation de l’antipathie entre MM. Chirac et Sarkozy…

Lorsqu’il revient sur sa visite mouvementée à Jérusalem en octobre 1996, M. Chirac en évoque un signe avant-coureur assez insolite : un an plus tôt, lors de sa désignation de M. Alain Juppé comme premier ministre, « les autorités israéliennes [avaient] relevé que, pour la première fois depuis longtemps, un gouvernement français ne comptait aucun ministre de confession juive — ce qui suffisait à alimenter leur défiance à notre égard ». Laquelle défiance comportait une limite, utilitaire : « Tout en reprochant volontiers à la France son soutien aux Palestiniens, ses relations avec la Syrie, ainsi que ses relations jugées coupables avec des Etats comme l’Irak et l’Iran, les responsables israéliens n’hésitent pas à nous demander de faire passer des messages à certains de ces mêmes interlocuteurs qu’ils jugent infréquentables. » La portée de ces messages demeura limitée, M. Benyamin Netanyahou (qui était déjà premier ministre en 1996) ne manifestant aucune disposition pacifique. Pour M. Chirac, en tout cas, l’annonce de l’extension des colonies en Cisjordanie et sur le Golan asséna le coup de grâce à « un processus de paix déjà moribond ».

Même si l’histoire de l’opposition de la France à la guerre d’Irak est assez connue, la relation détaillée qu’en fait M. Chirac souligne la duplicité de Washington, qui veut sans cesse user des Nations unies sans jamais se soumettre à leurs avis. Au passage, l’ancien président note la veulerie atlantiste et affairiste du patronat français : « Du Medef et de certains patrons du CAC 40 parviennent des messages où l’on me recommande de faire preuve de plus de souplesse à l’égard des Etats-Unis, sous peine de faire perdre à nos entreprises des marchés importants. Je me souviens du baron Seillière venant se faire l’interprète auprès de moi des doléances de ses pairs. » M. Chirac n’en tint aucun compte. Il aurait dû se montrer aussi imperméable aux exigences du patronat lorsqu’il orienta la politique économique et sociale de la France.

(1) Jacques Chirac (en collaboration avec Jean-Luc Barré), Le Temps présidentiel. Mémoires, vol. 2, Nil, Paris, 2011, 624 pages, 22 euros. Pour le compte rendu du premier volume, lire « “Libéral” ? L’un y tient, l’autre pas ! », Le Monde diplomatique, février 2010.

17:34 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : france, chirac, israël, syrie, liban |  Facebook | |

dimanche, 08 janvier 2012

Afghanistan : cas de tortures et de mauvais traitements à la prison de Bagram

Le gouvernement afghan a rendu public samedi 7 janvier un rapport mentionnant des cas de torture et de mauvais traitements dans la prison de Bagram, près de Kaboul, un établissement tenu conjointement par les troupes américaines et afghanes.

La publication du rapport intervient deux jours après l'ordre donné jeudi par le président afghan aux Américains de transférer d'ici à un mois à son gouvernement le contrôle de la prison de Bagram. "De nombreux cas de violations de la Constitution afghane, d'autres lois du pays et des conventions en vigueur sur les droits de l'homme" ont été relevés, avait justifié M. Karzaï dans un communiqué, après s'être entretenu avec Gul Rahman Qazi, président de la commission de surveillance de la Constitution. "L'existence de prisons dirigées par des étrangers en Afghanistan n'est absolument pas permise par notre Constitution", a expliqué ce dernier.

 

PLUS DE MALTRAITANCES CÔTÉ AMÉRICAIN

"Au cours de notre visite de la prison, certains des prisonniers se sont plaints d'avoir été torturés", a déclaré M. Qazi, qui s'est rendu à Bagram sur ordre du président afghan Hamid Karzaï. M. Qazi a également mentionné des prisonniers "privés de nourriture", des maintiens en détention malgré un acquittement ou au-delà de la durée de la peine. Des prisonniers se sont aussi plaints d'avoir été déshabillés pour être fouillés, a-t-il dit, sans autres précisions.

Selon M. Qazi, "moins de cas de maltraitance" ont été relevés dans la partie afghane de la prison que dans la partie américaine. Au moins 3 000 détenus sont enfermés à Bagram, en grande majorité des talibans, a indiqué un militaire afghan.

L'injonction faîte jeudi aux Américains, symboliquement forte car cette prison est aux yeux de nombreux Afghans l'un des symboles de l'occupation américaine, semble être une manière détournée pour M. Karzaï d'exprimer son désaccord avec la stratégie de Washington de négocier sans lui la paix avec les talibans.

"Nous prenons au sérieux toute accusation de mauvais traitement sur un détenu", a déclaré samedi la porte-parole du département d'Etat, Victoria Nuland, pour qui Washington "travaille depuis un certain temps avec le gouvernement afghan pour transférer les centres de détention d'une manière et selon un calendrier appropriés".

LEMONDE.FR avec AFP | 07.01.12

vendredi, 06 janvier 2012

Délirantes surenchères des candidats à l'investiture républicaine

Avant la présidentielle aux Etats-Unis

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Seules huit voix séparent M. Willard « Mitt » Romney (30 015 suffrages), ancien gouverneur du Massachusetts, et M. John « Rick » Santorum (30 007 suffrages), ancien sénateur de Pennsylvanie. On savait déjà que l’Iowa n’était pas un Etat miroir de la population américaine. On y compte en effet plus de personnes âgées, plus de ruraux et beaucoup plus de Blancs (91 % contre 72 % aux Etats-Unis). La consultation qui vient de s’y tenir – et qui se distingue d’une élection primaire par le fait que les participants ne votent qu’à l’issue d’une assez longue réunion permettant aux représentants des principaux candidats d’exposer leurs positions – démontre une fois de plus son caractère très peu représentatif : 125 000 personnes ont voté, soit moins de 10 % des électeurs de l’Iowa qui avaient arbitré en 2008 le duel entre MM. Obama et John McCain.

Néanmoins, ce scrutin provoque souvent le retrait des candidats les plus faibles ; inversement le vainqueur – ou ici les deux vainqueurs – risque de bénéficier de l’aura du gagnant dans un pays qui n’aime pas les perdants, sauf quand ceux-ci peuvent très vite se prévaloir d’un come back. M. Romney étant déjà donné favori de la bataille des primaires, il ne profitera sans doute pas tant de son succès, facilité par des dépenses de campagne extravagantes, que M. Santorum, dont personne ne donnait cher des chances il y a seulement une semaine. Catholique obsédé par les questions de l’avortement et de l’homosexualité, ce dernier apparaît désormais comme le leader putatif du courant fondamentaliste chrétien très puissant au sein du parti républicain. Un candidat visant la même clientèle, M. James « Rick » Perry va devoir déterminer, à la lumière de son revers en Iowa, s’il continue longtemps le combat, une autre, Mme Michele Bachmann, figure de proue du Tea Party, a déjà annoncé son retrait.

Dans les prochaines semaines, sauf imprévu, la bataille principale opposera d’abord les deux vainqueurs du scrutin d’hier, mais aussi M. Ronald (« Ron ») Paul, aux convictions un peu excentriques dans son parti en matière de libertés publiques, de décriminalisation des drogues et de politique étrangère. Il vient en effet de réaliser un bon score (26 219 voix). Enfin, le Géorgien Newton Gingrich a priori plus populaire dans le Sud du pays (des primaires auront lieu en Caroline du Nord et en Floride d’ici fin janvier), n’a pas perdu toutes ses chances.

La campagne de l’Iowa aura en tout cas démontré l’intensité de la haine que suscite le président Obama au sein de l’électorat républicain, et à quel point cette hostilité conduit le parti à adopter des positions à la fois impraticables et extrémistes. Résumant la surenchère droitière à laquelle on vient d’assister, l’hebdomadaire britannique The Economist, qui pourtant appela à voter pour M. George W. Bush en 2004, ironisait : « De nos jours, un candidat républicain est obligé de croire, non pas certaines, mais toutes les choses suivantes : que l’avortement doit être interdit quelle que soit la situation ; que le mariage homosexuel doit être proscrit dans tous les Etats ; que les 12 millions d’immigrés illégaux, même ceux qui vivent aux Etats-Unis depuis des décennies, doivent être renvoyés chez eux ; que les 46 millions de personnes qui n’ont pas d’assurance maladie ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes ; que le réchauffement climatique est un complot ; que toute augmentation d’impôts doit être rejetée (…) ; qu’Israël ne fait jamais rien de mal et que les “soi-disant Palestiniens”, pour reprendre les termes de Newt Gingrich, ne font jamais rien de bien ; que le ministère de l’environnement, celui de l’éducation et d’autres – dont il n’est pas nécessaire de connaître le nom – devraient être supprimés (1 ».

Mais dès lors que, même affaiblis, les Etats-Unis demeurent de très loin la principale puissance diplomatique et militaire de la planète, il est également important de relever ce que les divers candidats républicains ont proposé en matière de politique étrangère. Après tout, l’élection de l’un d’entre eux le 6 novembre prochain demeure une possibilité sérieuse…

S’il peut leur arriver de tenir des propos couramment entendus ailleurs – M. Romney suggère de s’appuyer sur l’Arabie Saoudite et sur la Turquie pour faire pression sur le président syrien Bachar Al-Assad, M. Gingrich dénonce la dépendance des services secrets américains à l’égard du Pakistan, M. Paul s’oppose à une éventuelle intervention en Iran –, les candidats rivalisent le plus souvent de paroles outrancières et d’erreurs grossières ; à l’image de M. Santorum, qui croit que M. Pervez Musharraf est encore président du Pakistan ­– poste qu’il a quitté en 2008 – ou de Mme Bachmann qui redoute la présence de missiles du Hezbollah à Cuba et accuse la Chine d’aveugler les satellites américains avec des lasers.

Soutien frénétique à Israël, invocation de la « menace islamiste », prises de position belliqueuses : hormis M. Paul, fervent isolationniste, les concurrents républicains sont d’accord sur tout, ou presque. Quand M. Romney promet d’attaquer Pékin devant l’Organisation mondiale du commerce pour « manipulation de sa monnaie », M. Santorum dit vouloir « entrer en guerre contre la Chine afin de faire de l’Amérique l’endroit le plus attractif du monde pour faire des affaires (2 ». Engagé dans cette surenchère, M. Perry se montre particulièrement ambitieux, appelant à « combattre tous les ennemis [des Etats-Unis], où qu’ils soient, avant qu’ils n’attaquent notre territoire » (3), notamment par l’envoi de l’armée américaine au Mexique pour lutter contre le trafic de drogue.

Pour M. Gingrich, la menace vient surtout du monde musulman. Il faut « exfiltrer les scientifiques » d’Iran, explique-t-il, et défendre les dictateurs soumis aux Etats-Unis : « Il me semble étrange que Moubarak [ancien président égyptien renversé par sa population], qui a été notre allié pendant des années, qui a fait tout ce qu’il pouvait pour aider les Etats-Unis, qui nous a assistés lors de nos campagnes en Irak, qui a fait littéralement tout ce que nous lui avons demandé, soit lâché du jour au lendemain par l’administration Obama, signalant au monde entier : ‘‘Ne vous fiez pas aux Etats-Unis, parce qu’ils vous abandonneront en un clin d’œil, dès qu’ils en auront envie’’. (4 »

Ces préconisations agressives paraissent peu accordées au sentiment populaire, plus soucieux de repli que de nouvelles guerres. Elles sont également incompatibles avec les promesses de réduction des déficits. Pour faire des économies, MM. Gingrich et Romney ont pourtant une solution : supprimer l’aide aux pays étrangers. Laquelle ne représente que 1 % du budget américain.

Le Monde diplomatique, par Benoît Bréville, jeudi 5 janvier 2012.

 

(1) « The right Republican », The Economist, 31 décembre 2011.

(2) Bloomberg TV, 10 octobre 2011.

(3) « Republican and Foreign Policy », The New York Times, 17 octobre 2011.

(4) CBS News, 12 novembre 2011.